Alain Boureau, Hérédité, erreurs et vérité de la nature humaine (XIIe-XIIIe siècles)

L’article explore la place de l’hérédité et la possibilité d’une sous-humanité dans l’anthropologie chrétienne, aux XIIe et au XIIIe siècles, à travers la notion de la « vérité de la nature humaine ». Afin d’évincer les derniers relents du traducianisme, certains théologiens du XIIe siècle, dont notamment Pierre Lombard, adoptent une approche physique et physiologique de la transmission héréditaire du péché originel, conduisant à affirmer l’existence d’une spécificité de la partie de notre corps héritée de nos parents et d’Adam. Cette nature humaine, transmise de génération en génération, est étanche à l’apport de l’alimentation, et c’est cette nature qui ressuscitera. Au XIIIe siècle, les maîtres rejettent au contraire radicalement l’idée que l’alimentation ne contribue pas à la vérité de la nature humaine. Le thème est également traité de manière de plus en plus naturaliste, avec un recours central à la notion médicale d’« humide radical ». Deux tendances se dessinent. Thomas d’Aquin décrit la vérité de la nature humaine essentiellement sur le plan de l’individu, comme la composition d’âme et de corps, évacuant ainsi le problème de la continuité matérielle et l’homogénéité de la nature humaine, tout en considérant que la chair héritée et celle développée à partir de la nourriture constituent un mélange parfait. Pierre de Jean-Olivi, représentant du courant franciscain, accepte la participation de la nourriture à la nature humaine, mais maintient une certaine distinction entre les deux chairs. La part de l’inné reste ici plus autonome. Cependant, tant chez Thomas que chez Olivi, la part de la structure originelle rétrécit et la possibilité de l’action sur l’acquis augmente. Au-delà des divergences, le XIIIe siècle a ainsi relativisé l’idée de nature humaine et donc ouvert la possibilité de variations sur la norme de l’humain. Cependant, les implications de cette évolution restent virtuelles devant l’idée centrale de l’universalité et la permanence de la transmission du péché originel qui empêche de penser la transmission de différences propres à un groupe humain en particulier.