Maaike van der Lugt et Charles de Miramon, Penser l’hérédité au Moyen Âge: une introduction

Cet article introduit un volume collectif sur l’histoire de l’hérédité au Moyen Âge et en synthétise les résultats. Le statut de l’hérédité dans l’Occident médiéval est paradoxal. La société médiévale est largement fondée sur l’héréditaire, quand il s’agit de transmettre les charges, les pouvoirs, les fonctions, les métiers, etc., mais cette règle sociologique est rarement évoquée ou théorisée. Il n’existe pas non plus, au Moyen Âge, de théorie générale de l’hérédité biologique. L’idée que le mélange des matières fournies par les parents (semences, sang menstruel) détermine l’apparence et le sexe de l’enfant cohabite, sans contradiction, avec la conviction que des facteurs environnementaux ou comportementaux jouent également un rôle important. Dans les sciences de la vie, la génération, et non l’hérédité est le concept central. L’accent est mis sur l’individu et il y a peu de place pour des réflexions sur les caractéristiques physiques de groupes ethniques ou d’autres variétés à l’intérieur de l’espèce humaine. Le discours chrétien, enfin, insiste sur l’unité du genre humain et récuse l’idée de peuples ou lignées maudits. Néanmoins, le Moyen Âge a également inventé plusieurs concepts et termes qui joueront un rôle crucial dans le développement de l’anthropologie physique et des théories héréditaires. Le mot race, la différenciation entre animaux nobles et non-nobles (pour les faucons et les chiens) et l’idée du sang noble comme l’expression métaphorique d’une notion nouvelle d’un groupe de « surhommes », sont des créations médiévales. Il en va de même de l’interprétation du concept de consanguinité issu du droit romain dans le sens de parenté biologique, de l’introduction du vocabulaire juridique de la transmission des biens dans le domaine de la pathologie et de la distinction explicite entre maladies héréditaires et congénitales. Le XIVe siècle, et plus précisément son premier quart, constitue une période fondatrice, initiant un premier âge de l’hérédité jusqu’au développement des théories actuelles de l’hérédité biologique au XIXe siècle. En revanche, la césure classique de 1492 n’a, pour l’hérédité, que peu d’importance.