Staffan Müller-Wille et Hans-Jörg Rheinberger, De la génération à l’hérédité. Continuités médiévales et conjonctures historiques modernes

Il est bien connu qu’au début de l’Époque moderne, les sciences de la vie (y compris la médecine, l’anthropologie et les sciences morales) ne reposaient pas sur un concept général de l’hérédité. Il faut attendre la première moitié du XIXe siècle pour que ce dernier se développe lentement. De plus, l’enjeu qui donne lieu à la genèse de l’hérédité n’est pas la constance des caractéristiques d’une espèce donnée, mais les modèles et processus fluctuants qui structurent la vie à un niveau sub-spécifique. Dans cet essai, nous nous proposons de brosser un tableau synthétique de ce lent développement qui peut intégrer et rendre compte d’occurrences plus précoces du discours sur l’hérédité. Nous montrons que l’émergence de l’hérédité n’est pas le fruit d’un changement de paradigme massif et unitaire mais qu’elle est plutôt liée à une mise-en-mouvement de la vie à l’Époque moderne (XVIe — XVIIIe siècles) au sein de domaines culturels variés, hautement spécifiques et largement autonomes, tels que l’élevage, l’histoire naturelle, la médecine et l’anthropologie raciale, ainsi qu’à la conjonction successive de ces domaines. Loin d’exclure les occurrences plus précoces de certains éléments du discours sur l’hérédité, cette explication les associe à des conditions historiques spécifiques et identifiables dont la prévalence à certaines périodes relevait de la contingence historique.